{"id":4674,"date":"2015-07-28T15:25:43","date_gmt":"2015-07-28T13:25:43","guid":{"rendered":"http:\/\/saint-andre-d-olerargues.com\/wpdossier\/?p=4674"},"modified":"2015-07-28T15:25:43","modified_gmt":"2015-07-28T13:25:43","slug":"un-texte-politico-poetique-de-lecrivain-dimitris-alexakis-sur-la-crise-grecque","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/saint-andre-d-olerargues.com\/wpdossier\/blog\/2015\/07\/28\/un-texte-politico-poetique-de-lecrivain-dimitris-alexakis-sur-la-crise-grecque\/","title":{"rendered":"Un texte politico-po\u00e9tique de l\u2019\u00e9crivain Dimitris Alexakis, sur la crise Grecque"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/saint-andre-d-olerargues.com\/wpdossier\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/Des-fantomes.jpg\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/saint-andre-d-olerargues.com\/wpdossier\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/Des-fantomes.jpg\" alt=\"Des fantomes\" width=\"1253\" height=\"780\" class=\"alignnone size-full wp-image-4675\" srcset=\"http:\/\/saint-andre-d-olerargues.com\/wpdossier\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/Des-fantomes.jpg 1253w, http:\/\/saint-andre-d-olerargues.com\/wpdossier\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/Des-fantomes-300x187.jpg 300w, http:\/\/saint-andre-d-olerargues.com\/wpdossier\/wp-content\/uploads\/2015\/07\/Des-fantomes-800x498.jpg 800w\" sizes=\"(max-width: 1253px) 100vw, 1253px\" \/><\/a><br \/>\nPubli\u00e9 sur <a href=\"https:\/\/oulaviesauvage.wordpress.com\/2015\/07\/27\/des-fantomes\/\" >le site OULAVIESAUVAGE<\/a><\/p>\n<p>Dimitris Alexakis, Ath\u00e8nes, 27 juillet 2015<\/p>\n<p>\u00ab nous ne voulons pas perdre le pays \u00bb<br \/>\n(Franz Kafka, La Colonie p\u00e9nitentiaire)<\/p>\n<blockquote><p>Nous avons v\u00e9cu longtemps dans la compagnie des fant\u00f4mes et peut-\u00eatre, par malheur pour nous, sommes-nous les seuls \u00e0 pouvoir les d\u00e9crire.<\/p>\n<p>N\u00e9gocier avec les fant\u00f4mes aura sans doute \u00e9t\u00e9 l\u2019erreur la plus funeste de notre histoire r\u00e9cente ; il nous aura fallu six mois pour comprendre que les fant\u00f4mes ne n\u00e9gocient jamais mais attendent, plus immobiles et plus silencieux qu\u2019un sphinx, que les enfants soient \u00e9puis\u00e9s.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, nous avons au moins la consolation de pouvoir parler et de dire qui ils sont : nous avons tout perdu.<\/p>\n<p>Les fant\u00f4mes ne connaissent pas la faim, ni la soif. Ils ne connaissent pas la col\u00e8re, ni l\u2019amour. S\u2019ils ne dorment pas, ils ne connaissent pas l\u2019insomnie.<br \/>\nIls sont sans enfance, sans pass\u00e9, sans parents et sans avenir.<br \/>\nComme tous les fant\u00f4mes, ils n\u2019ont que l\u2019apparence d\u2019un corps : aucun d\u2019entre nous ne pourra jamais les toucher.<\/p>\n<p>Ils sont propres : leur seule action un tant soit peu humaine est de se laver les mains ; ils passent chaque jour de longs moments, les doigts tendus sous un jet d\u2019eau froide, \u00e0 se savonner les phalanges et la moindre articulation, le moindre repli de peau en se regardant dans un miroir immense, dans des toilettes \u00e0 plafond haut, au parquet blanc et sonore, aux parois de m\u00e9tal brillant.<br \/>\nCe sont ce qu\u2019ils appellent leurs temps morts.<br \/>\nLeur image se r\u00e9fl\u00e9chit sur les murs lisses. Il arrive qu\u2019ils se lavent les mains en m\u00eame temps, \u00e0 plusieurs, le long des blocs d\u2019\u00e9mail blanc, en file, les uns \u00e0 la suite mais \u00e0 distance des autres, chacun scrutant ses traits, ses ongles ; s\u2019ils ont du go\u00fbt, ce n\u2019est que pour ce contact savonneux et liquide sur leurs paumes et sur le revers de leur main.<\/p>\n<p>Beaucoup ne les connaissent que par les v\u00eatements qu\u2019ils portent ; les fant\u00f4mes, comme chacun sait, sont v\u00eatus de costumes de prix. \u00c0 force de les fr\u00e9quenter, nous avons cependant commenc\u00e9 \u00e0 saisir d\u2019imperceptibles nuances d\u2019un costume \u00e0 un autre.<br \/>\nParadoxalement, les fant\u00f4mes v\u00eatus des costumes les plus color\u00e9s sont aussi les plus f\u00e9roces ; inversement, ceux qui ne sourient jamais, ceux dont l\u2019expression s\u2019apparente \u00e0 celle d\u2019un cadavre tout juste exhum\u00e9 se sont av\u00e9r\u00e9s \u00eatre les plus conciliants, les seuls \u00e0 \u00e9couter, un peu, nos arguments ; ceux-l\u00e0, justement, portent des costumes gris perle et un regard d\u2019une tristesse infinie.<\/p>\n<p>Notre plus grande surprise aura \u00e9t\u00e9 de d\u00e9couvrir que, parmi le Conseil des fant\u00f4mes, si\u00e9geait aussi une femme ; nous \u00e9tions persuad\u00e9s que les fant\u00f4mes ne pouvaient \u00eatre que des hommes.<br \/>\nLa sid\u00e9ration que cette d\u00e9couverte a provoqu\u00e9e en nous ne s\u2019est pas effac\u00e9e. Aujourd\u2019hui encore, nous nous perdons en conjectures sur le r\u00f4le que cette femme fant\u00f4me a jou\u00e9 dans les d\u00e9lib\u00e9rations ; certains font remarquer que la fant\u00f4me \u00e9tait absente au moment de la r\u00e9union du 20 juin, particuli\u00e8rement critique, d\u2019autres pensent au contraire que son absence \u00e9tait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et a justement pr\u00e9cipit\u00e9 notre perte.<br \/>\nLa v\u00e9rit\u00e9 se trouve sans doute \u00e0 mi-chemin : l\u2019unique fant\u00f4me femme porte probablement la m\u00eame cruaut\u00e9, le m\u00eame degr\u00e9 de ruse, la m\u00eame indiff\u00e9rence que ses coll\u00e8gues hommes du Conseil.<\/p>\n<p>Ils ne crient pas et ne clignent pas des yeux.<br \/>\nIls sont sans r\u00eaves, et leur cruaut\u00e9 m\u00eame n\u2019est pas de leur fait ; elle est inscrite dans les choses, dans le m\u00e9tal des monnaies, dans les longues s\u00e9ries de chiffres des titres de la dette, sur les \u00e9crans des Bourses, dans les fuseaux horaires ; s\u2019ils n\u2019ont jamais aim\u00e9, ils n\u2019ont jamais ha\u00ef non plus.<br \/>\nIls sont sans r\u00eaves ; ils n\u2019ont jamais souffert du manque, n\u2019ont jamais travers\u00e9 en songe un lac de montagne, n\u2019ont jamais suspendu d\u2019ampoules color\u00e9es au-dessus d\u2019une place de village ; leurs morts, s\u2019ils en ont, ne les visitent pas et leurs enfants, s\u2019ils en ont, n\u2019ont pas d\u2019anniversaires.<br \/>\nLeurs plats n\u2019ont pas d\u2019odeur ; leurs h\u00f4pitaux sont de longs corridors vides, sans m\u00e9decins ni patients ; et l\u2019oxyg\u00e8ne m\u00eame est une valeur boursi\u00e8re.<br \/>\nIls sont peut-\u00eatre les premiers hommes libres : lib\u00e9r\u00e9s de la mort, lib\u00e9r\u00e9s du travail, souriants.<\/p>\n<p>Les fant\u00f4mes (\u00e0 l\u2019exception d\u2019un seul, le plus falot, celui dont le sourire nous inspire peut-\u00eatre la plus profonde tristesse) sont extraordinairement grands ; ceci explique pourquoi, en entrant pour la premi\u00e8re fois dans la salle du Conseil, nous avons \u00e9t\u00e9 pris de vertige : l\u00e0-bas, la dimension des pi\u00e8ces, la longueur des couloirs, la hauteur des plafonds, la taille des lustres et la largeur des tables \u2015 tout est \u00e0 leur mesure ; cinq de nos enfants au moins pourraient se tenir endormis sur une seule de leurs montres.<\/p>\n<p>Ils ne savent pas ce qu\u2019est la faim.<br \/>\nIls ne connaissent pas le prix du pain. Ils ne se souviennent pas d\u2019\u00e9poques o\u00f9 leurs anc\u00eatres n\u2019avaient pas autre chose \u00e0 manger.<br \/>\nIls ignorent le prix des voyages en car de la capitale au village et n\u2019ont jamais dormi dans le salon de deuxi\u00e8me ou de troisi\u00e8me classe d\u2019un navire, toutes t\u00e9l\u00e9visions allum\u00e9es.<br \/>\nIls ne vivent pas \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie, dans des lotissements aux murs et balcons identiques. Ils n\u2019ont jamais repeint de bleu la porte de leur appartement.<br \/>\nIls parlent peu et se contentent le plus souvent de serrer la main de leur vis-\u00e0-vis en souriant.<\/p>\n<p>Les fant\u00f4mes gouvernent en souriant.<br \/>\nNous nous sommes souvent demand\u00e9 si ce sourire les quittait quelquefois, s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas la marque d\u2019une infirmit\u00e9 tourn\u00e9e en avantage, s\u2019ils sourient aussi lorsqu\u2019ils pleurent.<br \/>\nMais les fant\u00f4mes ne pleurent pas, ne mangent pas, ne se prom\u00e8nent pas dans la ville et, lorsqu\u2019il pleut, la pluie ne les effleure jamais.<br \/>\nCertains pensent que ce sourire est une expression vide de sens, sans contexte, sans coordonn\u00e9es affectives, une simple contraction du visage qui a pour effet de rendre le r\u00e9el irr\u00e9el.<br \/>\nD\u2019autres font remarquer que ceux qui ex\u00e9cutent les ordres des fant\u00f4mes ne sourient jamais, par exemple, en jetant des familles \u00e0 la rue.<\/p>\n<p>On sait que le sourire de ceux qui ont perp\u00e9tuellement peur a toujours quelque chose de comique.<\/p>\n<p>Mais de quoi ont-ils peur, les fant\u00f4mes ?<br \/>\nDe nous.<br \/>\nDe la peur.<br \/>\nDe la poussi\u00e8re et de la crasse.<br \/>\nDe l\u2019angoisse, des hommes et des tourments qu\u2019ils leur infligent.<br \/>\nDe mourir, de n\u2019\u00eatre pas vraiment des fant\u00f4mes.<br \/>\nDu langage, des hurlements des nourrissons, des chiens et du ciel \u00e9toil\u00e9 ; des nuages, car leur imagination est morte depuis longtemps.<br \/>\nDe la mort, qu\u2019ils pensent avoir exil\u00e9e dans un univers parall\u00e8le.<br \/>\nDe la po\u00e9sie et des mots.<br \/>\nDes femmes.<br \/>\nDes vieillards.<br \/>\nDes enfants qui voyagent, qui sont venus seuls et qu\u2019il faut enfermer.<\/p>\n<p>Ils ont peur d\u2019eux-m\u00eames car ils ne peuvent nommer ce qu\u2019ils font. Ils ne peuvent pas dire : nous vous prendrons l\u2019air. Ils ne peuvent pas dire : nous vous prendrons l\u2019eau. Ils ne peuvent pas dire : nous vous emp\u00eacherons de respirer jusqu\u2019\u00e0 ce que vous imploriez notre aide.<br \/>\nIls ne peuvent rien dire du r\u00e9el et c\u2019est pourquoi leur sourire a quelque chose d\u2019\u00e9trangl\u00e9.<\/p>\n<p>De quoi ont-ils peur, les fant\u00f4mes ?<\/p>\n<p>Ils ont peur simplement, peut-\u00eatre, de ce jour o\u00f9 ils cesseront d\u2019\u00eatre des fant\u00f4mes ; ils savent qu\u2019ils ne pourront passer leur vie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ces tours de verre et que le jour viendra, un jour pas si lointain, o\u00f9 il leur faudra en sortir.<br \/>\nPasser le tourniquet, le premier sas, le deuxi\u00e8me sas, d\u00e9poser \u00e0 l\u2019accueil leur accr\u00e9ditation et leur clef de s\u00e9curit\u00e9, se d\u00e9faire de leur gilet de plomb, pousser sans aide la lourde porte de verre et commencer avec h\u00e9sitation \u00e0 marcher seuls dans la ville, leur mallette \u00e0 la main.<\/p>\n<p>Ils savent qu\u2019ils cesseront \u00e0 l\u2019instant d\u2019\u00eatre des fant\u00f4mes pour redevenir des hommes et pensent que nous les accueillerons alors avec des cris de haine, mais ils se trompent, comme ils se sont toujours tromp\u00e9s : nous serons l\u00e0, dehors o\u00f9 nous avons toujours \u00e9t\u00e9, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la tour, sur la rue, en une foule joyeuse et \u00e9mue : nos enfants rachitiques, \u00e9lev\u00e9s au chlorure, s\u2019avanceront d\u2019un pas timide et d\u00e9poseront entre leurs bras de grandes gerbes de fleurs rouges ; nos suicid\u00e9s les enlaceront d\u2019un geste tendre ; nos malades leur offriront, pour leurs premiers jours en ce monde, les derniers m\u00e9dicaments de nos armoires \u00e0 pharmacie et m\u00eame les plus pauvres d\u2019entre nous auront les larmes aux yeux.\n<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Publi\u00e9 sur le site OULAVIESAUVAGE Dimitris Alexakis, Ath\u00e8nes, 27 juillet 2015 \u00ab nous ne voulons pas perdre le pays \u00bb (Franz Kafka, La Colonie p\u00e9nitentiaire) Nous avons v\u00e9cu longtemps dans la compagnie des fant\u00f4mes et peut-\u00eatre, par malheur pour nous, sommes-nous les seuls \u00e0 pouvoir les d\u00e9crire. N\u00e9gocier avec les fant\u00f4mes aura sans doute \u00e9t\u00e9 l\u2019erreur la plus funeste de notre histoire r\u00e9cente ; il nous aura fallu six mois pour comprendre que les fant\u00f4mes ne n\u00e9gocient jamais mais attendent, plus immobiles et plus silencieux qu\u2019un sphinx, que les enfants soient \u00e9puis\u00e9s. Aujourd\u2019hui, nous avons au moins la consolation de pouvoir parler et de dire qui ils sont : nous avons tout perdu. Les fant\u00f4mes ne connaissent pas la faim, ni la soif. Ils ne connaissent pas la col\u00e8re, ni l\u2019amour. S\u2019ils ne dorment pas, ils ne connaissent pas l\u2019insomnie. Ils sont sans enfance, sans pass\u00e9, sans parents et sans avenir. Comme tous les fant\u00f4mes, ils n\u2019ont que l\u2019apparence d\u2019un corps : aucun d\u2019entre nous ne pourra jamais les toucher. 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